6 January 2026
Dans cette série d’articles, je présente le concept de resnovation comme guide pour aborder stratégiquement les défis et crises multidimensionnels à venir. Je développe également un projet de think tank collaboratif de deux ans autour du concept de la resnovation.
Le premier article résume une partie de ma présentation donnée à Malte en novembre 2025. Le deuxième article se penche sur la valeur ajoutée du concept de resnovation et sur les moyens d’appliquer la resnovation dans divers domaines de politiques publiques, dans les affaires, et au niveau individuel.
Au-delà de la résilience
Comme indiqué dans un article de 2018 sur la protection du patrimoine culturel, la résilience est devenue le mot clé qui inspire presque toutes les actions publiques (et culturelles) dans des contextes de crise et d’urgence. A l’époque, les conflits et les tensions (en particulier en Syrie et les drames des migrants) avaient déjà atteint un tel niveau que l’idée même de patrimoine culturel méditerranéen semblait « pétrifié ». Face aux horreurs contemporaines, Il apparaissait comme très statique et éloigné des mythes historiques de coexistence méditerranéenne – phéniciens, grecs, romains, chrétiens, arabes, d’Al-Andalus, ottomans – économique, culturelle et interreligieuse rendue possible par le règne (relativement et prétendument) « favorable » des empires successifs.
En 2025, l’ordre maltais des architectes – Kamra tal-Periti – m’a invité à poursuivre ces réflexions dans le cadre de la conférence annuelle de l’Union des architectes méditerranéens (UMAR) ayant pour thème la résilience culturelle. En 2018, j’avais déjà laissé entendre qu’une approche basée sur la résilience ne suffisait plus pour concevoir des relations culturelles satisfaisantes à long terme.
En 2025, j’ai donc travaillé à l’élaboration d’un nouveau concept qui pourrait être utile pour comprendre et conceptualiser les dynamiques culturelles dans la région méditerranéenne et nous équiper pour les futures politiques publiques (notamment culturelles) défendant les droits (culturels) contre les nouvelles formes de violence. Par extension, il m’est apparu que le concept de resnovation – présenté ici dans cette série d’articles- avait un potentiel plus profond au-delà du seul cadre culturel de la Méditerranée. Dans un monde aux conflictualités généralisées, Il émerge comme un possible guide pour notre pensée, nos politiques et nos actions.
Cet article de blog présente le contexte d’invention du concept de resnovation, appliqué pour la première fois au cas des relations culturelles dans la région méditerranéenne lors de ma conférence à Malte le 27 novembre 2025.
Un deuxième article explore la valeur ajoutée du concept de resnovation. Il résulte de la combinaison ouverte – ou composition – de plusieurs notions entrelacées (résistance, résilience, innovation et rénovation) ancrées à la fois dans la philosophie historique et les sciences des technologies. La resnovation dégage potentiellement de nouveaux angles pour examiner le potentiel de coexistence humaine sur une planète menacée.
De la résilience à la résistance
On pourrait définir la résilience – un concept extraordinairement populaire et flexible – comme le phénomène par lequel une personne, une entité, un groupe ou une organisation donnée récupère avec flexibilité de chocs, de traumatisme ou de difficultés. La littérature sur la résilience, appliquée dans de nombreux secteurs, est extrêmement prolifique et certains experts ont même compilé une généalogie du concept.
Le point de départ ici consiste à reconnaître que les niveaux de violence et de conflits dans la région méditerranéenen (et dans le monde) ont atteint une telle intensité qu’il n’est plus possible de s’appuyer uniquement sur des stratégies résilientes pour assurer un bien-être sociétal durable et les droits humains (et culturels). En d’autres termes, la résilience est tellement menacée par diverses formes de violence que de nouveaux concepts et de nouvelles approches sont nécessaires à la fois pour comprendre le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui et pour défendre les valeurs essentielles et les conditions du bien-être dans nos sociétés.
Le concept de résistance a naturellement émergé comme une approche alternative ou complémentaire à la résilience. J’ai exploré cette idée lors d’une présentation au Parlement européen en février 2024, avec culture Solutions. Je me souviens qu’un haut fonctionnaire de l’UE avait exprimé des doutes quant à la nécessité de passer en résistance, ne prévoyant clairement pas les implications du second mandat de Donald Trump ni le danger des forces politiques populistes et illibérales en Europe.
De nouveaux récits sur la résistance émergent (politique, esthétique, agroécologique) contre diverses formes de violence concernant entre autres – la Palestine, l’Ukraine, le changement climatique et les menaces créées par des mouvements agressifs apparentés au MAGA.
Résistances et violences sourdes
Les stratégies de résilience ne suffiront pas face aux violences généralisées, aux conflits et aux crises multidimensionnelles liées au climat. En 2025, la violence contre la résilience culturelle et sociale a été accélérée par au moins cinq facteurs.
Premièrement, la violence politique et les idéologies extrémistes créent de nouvelles lignes de fracture au sein et entre les sociétés. Sous le deuxième mandat de Trump, la violence politique, la brutalité diplomatique et l’usage de la force à l’intérieur et à l’extérieur des États-Unis creusent les écarts entre groupes sociaux et entre les pays. La Chine de Xi Jin Ping a institutionnalisé une répression violente contre les minorités et une surveillance généralisée. Sous couvert de non-ingérence, elle soutient de facto l’agression de Poutine en Ukraine. Dans les pays dirigés par des forces populistes ou ethno-nationalistes comme l’Inde, le ressentiment et les récits de haine inondent la sphère publique. Les atrocités de masse en Israël et en Palestine cristallisent la radicalisation des positions et l’élimination des populations palestiniennes à Gaza continue. La limitation des flux migratoires en Europe (l’UE externalise le contrôle aux frontières) et aux États-Unis est également devenue plus répressive ou moins regardante sur le respect des droits humains.
Deuxièmement, on peut s’attendre à ce que la géopolitique fragmentée produise plus de chaos et d’incertitude au niveau international. Les affaires étrangères sont devenues inintelligibles et extrêmement fluides, ce qui oblige la gouvernance nationale et locale, lorsqu’elle dépend de l’extérieur, à naviguer à vue. De nouvelles forces de pouvoir et de nouveaux empires émergent tandis que les anciens déclinent lentement. Dans un tel monde, construire des partenariats et des alliances durables pour la résilience s’avère de plus en plus hasardeux.
Troisièmement, la concurrence capitaliste basée sur des modèles extractifs et consuméristes continue de se mondialisée malgré le retour d’un certain mercantilisme. Les petits espaces géographiques comme la région méditerranéenne sont pénétrés et influencés par la plateformisation globalisée du commerce et des flux productifs, avec des conséquences écologiques et sociétales dramatiques. Malte en est un exemple typique : le surtourisme, le surdéveloppement et la surpêche ont entraîné une perte de biodiversité, une détérioration du patrimoine, des paysages, et une diminution du bien-être.
Enfin, l’intrusion généralisée des technologies de l’IA générative dans toutes les sphères des activités humaines a désormais un impact radical sur les activités recherchant la résilience culturelle et sociétale. L’IAG applique des formes matérielles et immatérielles de violence sourde sur les écrans (bots), les paysages (centres de données), les corps des personnes (surveillance et suivi), les conditions de travail et d’éducation. L’IA transforme aussi l’efficacité et les formes de la violence elle-même, en jouant un rôle clé dans les technologies de guerre asymétrique et de sécurité.
Combinées, ces tendances mèneront inévitablement à davantage de destructions soudaines et d’effondrements des espaces communs (sociaux, naturels, culturels) : terres, cultures de travail et patrimoine en général.
Comment le concept de resnovation peut nous guider pour réfléchir et agir face aux crises et aux nouvelles menaces ? Nous le verrons dans le prochain blog.
