2 February 2026
Ce deuxième article sur le concept de resnovation – présenté dans le premier article – éclaire ses possibles pistes de composition à partir de quatre sources principales :
1) la perception de perte commune résultant de violences et de perte de biens communs,
2) une résistance innovante dans la recherche de liberté,
3) la résilience, et
4) l’innovation.
Nous nous concentrons ici sur ces quatre origines fondamentales mais on pourra aussi chercher les racines de la resnovation dans d’autres sources et concepts afin d’enrichir le néologisme.
Communs perdus et pertes communes
La resnovation commence par la reconnaissance à la fois d’une perte commune et d’une perte des biens communs.
Par exemple, le cycle plastique entraînera des pertes d’espérance de vie. La mondialisation a mis en danger les langues et les activités économiques humaines ont détruit la biodiversité. Dans le cas de la région méditerranéenne, la surpêche a entraîné l’extinction d’espèces marines. Les guerres et la violence en Palestine, en Syrie, en Libye ont détruit des vies ainsi que l’héritage perçu de la coexistence pacifique, souvent lié à une nostalgie mythique autour des empires et civilisations passés.
Ces héritages perdus sont liés à divers composants de construction identitaire : arabe (impliquant de nombreux et divers califats), ottomane (mélangeant des origines turques et mongoles, y compris les dirigeants mamelouks en Égypte et la domination de l’Afrique du Nord), phénicienne (actuellement étudié à travers des projets tels que les itinéraires culturels phéniciens du Conseil de l’Europe); grecque (colonies, comptoirs et diaspora sur le pourtour méditerranéen) et romaine (gouvernant depuis le Portugal d’aujourd’hui jusqu’en Égypte et en Perse/Iran) avec son héritière byzantine.
Entre le XIXe siècle et la Seconde Guerre mondiale, deux empires coloniaux occidentaux (français et britannique) ont aussi dominé la région. Leurs legs récents façonnent encore les réalités post-coloniales contemporaines de la région. L’Union européenne et l’OTAN (et d’aucuns voudront peut-être ajouter certains gouvernements d’Israël et des Etats-Unis) sont en partie les héritiers de ces empires coloniaux dans la manière dont ils perçoivent, conçoivent et négocient leurs relations avec leurs partenaires méditerranéens.
Aujourd’hui, comme discuté dans le premier article sur la resnovation, tous ces récits mythiques méditerranéens concurrents (y compris les batailles, défaites, sièges, tous remémorés sous des perspectives diverses) sont confrontés aux mêmes crises systémiques et formes de violence. Face à de telles menaces, une approche fondée seulement sur la résilience est devenue insuffisante et inappropriée pour maintenir les structures sociales debout.
L’idée même d’une mer commune, d’espaces naturels communs, de routes commerciales et de lieux saints spirituels vécus comme sources de richesse et d’ancrage est maintenant bouleversée par les catastrophes écologiques et les destructions et violences causées par l’espèce humaine. Les mythes méditerranéens survivront probablement. Cependant, articulés aux nouvelles menaces systémiques contre la nature, ils deviendront constitutifs d’un futur processus collectif de deuil et de perte. Reconnaître ces pertes nouvelles et à venir, en tant que dernières couches de notre histoire patrimoniale, est le point de départ de la resnovation.
Dans une ère d’accélération (flux d’information, changement technologique), il est nécessaire de donner plus d’espace et de temps aux personnes et aux professionnels pour réfléchir et débattre de la question les pertes communes et des réponses à y apporter : ce qui divisera et détruira encore ceux qui vivent autour d’un espace commun perdu ou en danger (une mer, une chaîne de montagnes, une langue, une usine, un désert ou un quartier), et ce qui pourrait (continuer à) les unir ou les rassembler – en tant que personnes et réseaux professionnels (culturels).
Résistance innovante d’urgence
La resnovation consiste à résister en cas d’urgence à une violence intense contre les biens communs et les valeurs fondatrices de nos fabriques sociales. La resnovation utilise des outils technologiques avancés et socialement innovants ; ses objectifs sont la survie, la liberté et la libération de l’ignorance, la libération des violations de droits et de la souffrance. Ses outils sont la résolution active de conflits et l’atténuation de menaces fondés sur des connaissances et pratiques distruptives.
Les références historiques aux mouvements de résistance sont nombreuses : liées à la guerre, l’occupation, la répression, la colonisation, l’esclavage, l’autoritarisme, les violations des droits humains et la discrimination. Chaque famille, tribu, groupe social et pays a ses propres récits de résistance. Les langues résistent également à la traduction !
À une époque de transformations multidimensionnelles rapides et à grande échelle, nos générations font face à de nouveaux impératifs de résistance qui devront correspondre au moins à trois nouvelles tendances :
i) l’intersectionnalité et l’interdépendance de diverses luttes pour la liberté (décolonisation, écologie, genre) déjà clairement analysé par des auteurs comme Malcolm Ferdinand dans son écologie décoloniale ;
ii) de nouvelles manières de questionner l’idée d’un monde commun, par exemple à travers des réflexions sur le concept d’universalité et les communs ;
iii) innovations technologiques sans précédent couplées à des transformations économiques qui impactent globalement toutes les dimensions des activités humaines (science, santé, éducation, gouvernance, économie).
Dans les luttes pour la liberté, la resnovation inclut l’innovation en tant que nouveauté qualitative disruptive systématique : si le but justifie les moyens, alors l’innovation technologique doit être utilisée comme arme de résistance contre les violations des droits.
Dans le cas de la région méditerranéenne, les innovations technologiques mondiales génératrices de profit ne suffisent pas à fournir des réponses satisfaisantes aux pertes communes, à la violence intense et aux crises écologiques. Si elles ne sont pas guidées par des valeurs fondées sur le droit, les souvenirs (mythiques et potentiellement universels) de la coexistence pacifique et les connaissances fondées sur des preuves, elles contribuent en fait à multiplier les menaces via des effets papillons de l’IA.
La question est alors d’exploiter le potentiel de transformation positif de l’innovation technologique de pointe – en particulier l’IA générative, mais aussi les biotechnologies, la physique quantique – pour contrebalancer les externalités négatives qu’elles ont déjà générées jusqu’à présent. Dans une économie capitaliste de marché, l’innovation est une technologie qui a trouvé son marché. Dans une économie resnovatrice, l’innovation est une technologie qui a trouvé son sens.
En dehors des options du cadre cynefin, la resnovation n’est plus seulement motivée par une action intuitive dans des contextes chaotiques ou par des meilleures pratiques déjà identifiées dans des situations bien comprises. Elle opèrerait plutôt dans une situation nécessitant de nouvelles « armes non violentes » pouvant bénéficier à une majorité sur une planète menacée.
Résonances de résilience
La resnovation vient compléter le travail de résilience. Elle lui permet de résonner plus profondément pour les personnes ou les organisations qui sont en souffrance ou directement confrontés à des menaces.
Dans les situations de crise aiguë, lorsque la violence atteint un niveau tel qu’elle produit des menaces existentielles, la recherche de résilience s’appuie sur des luttes et des stratégies individuelles et collectives pour survivre. Dans de tels contextes extrêmes, les mécanismes de résilience ont recours à des réactions de survie, à des réflexes d’autoprotection ainsi qu’à des ressources spirituelles et fondées sur des valeurs (création de sens, stratégies intrapersonnelles associées à des modes de résilience collective et construction d’un espace commun).
Dans une approche novatrice, les mêmes mécanismes de résilience peuvent être fortement soutenus par une résistance innovante, c’est-à-dire la combinaison d’un rejet actif contre l’agression au moyen de technologies, méthodes ou solutions inédites. Dans ce cas, la resnovation est un cadre et un espace dans lequel le travail de résilience résonne.
L’article suivant traitera des différentes façons d’appliquer le concept de resnovation dans la tech, les affaires, les politiques publiques et au niveau individuel.
